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La chloroquine, chronique d'un emballement médiatique et populaire

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Pour lutter face à la pandémie, les laboratoires de recherche en médecine du monde entier s'activent pour trouve un traitement. Dernièrement la chloroquine a fait parler d'elle en tant que remède à la Covid-19 sous l'impulsion du Professeur Didier Raoult. Analyse.

 

La chloroquine, chronique d'un emballement médiatique et populaire

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Sommaire

 
 

Introduction

Qui est le Professeur Raoult ?

Pour reprendre en partie l'introduction de Wikipédia, c'est un infectiologue et professeur de microbiologie. Il est spécialiste des maladies infectieuses tropicales émergentes à la faculté de médecine de Marseille. Il a reçu le grand prix de l'INSERM en 2010 pour l'ensemble de sa carrière. Il est directeur de l'IHU Méditerranée Infection à Marseille. Il est très largement reconnu par ses pairs dans son domaine.

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Pour le grand public, il est connu notamment pour son livre "La vérité sur les vaccins" dans lequel il propose une nuance par rapport à la politique vaccinale gouvernementale, en particulier sur le fait qu'une telle politique d'obligation ferait le jeu des contres-vérités anti-vaccins. Il milite notamment pour une utilisation plus efficace des vaccins.

Sur ce sujet le débat qu'il propose relève de l'expertise médicale, je pense que les confrères du Pr Raoult proposent suffisamment de points de vues contraires pour ne pas faire rentrer des non-spécialistes dans ce débat, je n'y entrerai donc pas. Autrement dit je vois plus cela comme un débat interne à la communauté scientifique. 

 

Le grand public le connaît aussi pour ses positions plus que critiquables sur le changement climatique ; il se positionne comme ne "croyant pas aux prédictions".

 

De mon point de vue, en tant que scientifique, en regardant ses nombreuses interviews je reconnais en lui un scientifique senior qui parle avec énormément d'expérience, ce qui peut, au travers de l'expression de cette expérience, fausser son jugement en ayant tendance à vouloir imposer ce dernier.

En tant qu'humain je reconnais un homme avec un très gros ego, même s'il prend soin parfois de rester humble selon les interviews.

 

Le Pr Raoult et la pandémie de SARS-Cov-2

Didier Raoult au début de l'épidémie s'était prononcé sur l’événement, qui n'était alors présent qu'en Chine. Il prédisait alors que l'épidémie ne serait que saisonnière. Durant ses interventions, il est d'ailleurs toujours resté réservé sur la gravité de la chose.

Dernièrement, il s'est prononcé contre la procédure de confinement, la jugeant inutile, préconisant au contraire une multiplication des diagnostics et l'isolement seulement des personnes infectées (position qui a par ailleurs été reprise et déformée par des journaux d’extrême droite comme justificatif pour contrer la politique du gouvernement coûte que coûte). Sur cette position il s'inspire notamment du modèle sud-coréen, expliquant que le confinement de l'Italie (qui a été un des premiers pays à décréter le confinement total) n'a pas empêché le nombre de cas de grimper en flèche (et il a raison sur ce point), alors que la Corée aurait su endiguer la propagation.

Au moment de la rédaction de cet article la Corée du Sud dénombre plus de 8000 cas (pour un pays de 50 000 000 d'habitants) : à vous de juger si vous trouvez que la technique coréenne a effectivement porté ses fruits ou non.

Pour ces prédictions, il n'est pas à blâmer. Il n'a jamais affirmé de manière tranchée quoi que ce soit. Tout le monde peut se tromper (enfin pour quelqu'un qui ne supporte pas les prédictions mathématiques parce qu'elles sont souvent fausses, c'est ironique).

 

Trêve de bavardages, ce qui nous intéresse ici, c'est ce qu'il s'est passé depuis le début d'année au niveau de la recherche. Ce qui nous intéresse c'est comment les informations ont été traitées...

wAAACH5BAEKAAAALAAAAAABAAEAAAICRAEAOw==

 

La chloroquine comme traitement

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Qu'est-ce que la chloroquine ?

Les médicaments à base de chloroquine et de ses dérivés (hydroxychloroquine, phosphate de chloroquine, etc.) sont les traitements les plus répandus contre le paludisme. On retrouve dès les années 60 des travaux sur les propriétés antivirales de la chloroquine ; depuis lors, les tests conclusifs n'ont pu être fait uniquement in vitro. Aucun résultat positif ou très peu ont pu être obtenus in vivo (c'est-à-dire sur des cas concrets, et pas dans de simples souches de culture).

 

Les effets secondaires de la chloroquine

C'est l'une des critiques majeures face au traitement à la chloroquine, alors qu'en est-il ?

Dès 1948 on découvre la sévère toxicité de la chloroquine (source), elle n'a alors pas été utilisée pendant de longues années pour cette même raison. Les médicaments à la chloroquine n'ont alors été produits qu'une fois que la recherche avait suffisamment avancé pour déterminer plus précisément les risques. Ces risques étaient présents notamment lorsque l'on essayait de traiter une maladie autre que le paludisme avec ces médicaments (exemple avec le traitement du lupus érythémateux).

La chloroquine présente de nombreux effets secondaires graves, pour cette raison la science pharmaceutique a utilisé les dérivés comme l'hydroxychloroquine, qui est bien moins nocive. Dans la suite on parlera d'ailleurs uniquement de "chloroquine" en lieu de "hydroxychloroquine"

Parmi ces nombreux effets toxiques comme les troubles digestifs, l'empoisonnement ou le risque de cécité, l'un des plus importants est le risque cardiovasculaire comme le précise cette fiche de la Société Française de Médecine d'Urgence (SFMU) :

 

Rappelons la règle générale avec la biologie et la médecine : c'est la dose qui fait le poison. C'est pourquoi outre cette toxicité qui peut à première vue faire peur, tout est une question de posologie (de la même manière que vous pouvez très bien avaler sans risque le cyanure qui se trouve dans les amandes que vous avez à l'apéro). Sur cette fiche du SFMU, on peut voir que la dose toxique (à ne pas dépasser donc) est de 2 grammes pour un adulte, sous peine de problèmes cardiovasculaires sévères.

 

Le traitement contre la Covid-19

D'où vient alors cette idée de soigner la Covid-19 avec la chloroquine ? On sait que ça marche très bien contre le paludisme, on ne peut rien affirmer à priori sur la Covid-19, premièrement par principe de précaution, deuxièmement parce qu'il n'y a aucune raison apparente que ça marche uniquement parce que ça a déjà marché sur le paludisme, et troisièmement parce que par le passé les exemples de dangers sur les maladies autres que le paludisme étaient présents, on l'a évoqué plus haut.

Tout part d'une récente étude menée par des chercheurs chinois, étude publiée en une lettre au journal BioScience Trends. Cette publication est disponible sur ce lien. Ils montrent une "apparente efficacité" avec une "sûreté acceptable".

Suite à cette étude, le Pr Raoult et d' autres scientifiques français et européens ont tout de suite encouragé les études poussées sur ce possible traitement, jugeant alors l'étude "vide" pour certains et sinon non-conclusive (ce qui est le cas).

 

Avec l'arrivée du SARS-CoV-2 en France, ce fut alors au tour du Pr Raoult et de ses équipes à l'IHU de Marseille, de poursuivre cette voie de recherche. Il réalise une étude publiée sous la citation suivante :

Gautret et al. (2020) Hydroxychloroquine and azithromycin as a treatment of  COVID‐19: results of an open‐label non‐randomized clinical trial.

 

L'étude est publiée le 17 mars 2020 dans l'International Journal of Antimicrobial Agents. L'étude est disponible sur ce lien.

 

L'étude du Pr Raoult

Pour l'étude, l'équipe du professeur a souhaité des volontaires de plus de 12 ans. Le consentement est assuré par une déclaration pour les adultes, et par une même déclaration signée des parents pour les moins de 18 ans.

Le critère de sélection principal était d'avoir réalisé un prélèvement nasal positif au SARS-CoV-2, et d'ainsi être reconnu comme infecté.

Pour tester les traitements on exécute le même test sur prélèvement nasal. Comme le rappelle le professeur Alexandre Bleibtreu, infectiologue à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris : ce test permet de déterminer la présence du virus dans l'échantillon, mais pas de déterminer si le patient est effectivement guéri. Si le test est positif cela veut dire que le virus est présent, le patient est infecté ; si le test est négatif cela veut dire que le virus n'est pas présent dans le test, mais on ne sais alors pas si le patient est réellement guéri ou pas.

 

Au total ce sont 42 patients qui ont été sélectionnés. Parmi eux, seulement 26 ont accepté de prendre le traitement à base de chloroquine, les 16 restants ont donc été mis à l'étude en tant que "patients de contrôle", afin de voir l'évolution de la maladie en l'absence de traitement. À la fin de l'étude, 2 de ces 16 patients ont présenté un test négatif, sans traitement donc.

 

L'équipe a alors administré le médicament à base de chloroquine aux 26 volontaires. Au bout de trois jours d'étude, 6 patients ont dû quitter l'étude. Trois patients sont partis en soins intensifs et l'étude a donc cessé pour eux, un patient a dû arrêter car il présentait des signes de nausées (les problèmes digestifs étant un effet secondaire de la chloroquine donc dans le doute le traitement a été stoppé), un autre a décidé tout simplement d'arrêter.

Cela fait 5 patients, le sixième est mort alors qu'il présentait un test négatif au SARS-CoV-2. Ce dernier cas nous montre qu'un simple test négatif ne met pas le patient hors de danger, comme on l'a évoqué au-dessus.

 

Il reste donc 20 patients traités à la chloroquine. A 6 d'entre eux on ajoute un traitement à l'azithromycine. Nous avons donc 6 patients traités au mélange azithromycine+chloroquine, et 14 traités à la chloroquine uniquement.

A la fin de l'étude, les 6 patients traités à l'azithromycine ont tous présenté des tests négatifs ; et 8 des 14 patients traité à la chloroquine seule ont présenté des tests négatifs.

 

Critique de l'étude

Le Pr Raoult propose alors un traitement qui donne des résultats positifs (sans certitude de guérison toujours) sur 6 patients seulement ! Le traitement à la chloroquine seule ne donnant des résultats positifs que dans à peine la moitié des cas. Cela peut vouloir dire que le traitement est réellement efficace, comme cela peut vouloir dire que le traitement est efficace à 6% et que par hasard on soit tombé sur les 6 seuls patients qui ont apparemment guéri.

Rajoutez à cela que normalement les meilleures études médicales (le gold standard) se font en randomisation, c'est à dire que les patients sont mélangés aléatoirement dans les différents groupes d'études, ce qui n'a pas été le cas au moment de décider qui allait recevoir l'azithromycine par exemple. De plus les meilleures études médicales se font aussi en aveugle, c'est à dire que le patient ne doit pas savoir dans quel groupe il est et quel traitement il prend, pour éviter entre autres les effets comme le placebo, ceci non plus n'a pas été fait.

 

Ce n'est pas pour cela cependant que l'étude n'a pas été bien faite, l'étude vaut simplement ce qu'elle vaut avec les résultats qu'elle propose. C'est le travail du scientifique de se fier plus ou moins à une étude selon la quantité et la qualité de ses résultats. C'est ce qui est fait dans toutes les études scientifiques du monde : toute une partie de l'article scientifique est réservé à la critique de l'équipe de recherche vis-à-vis de leur propre étude, dans l'étude donnée sur le lien plus haut, c'est la partie numéro 4 nommée "Discussion". Dans la suite je reprendrai alors les mots de l'équipe du professeur Raoult lui-même.

 

Citation

"Our preliminary results also suggest a synergistic effect of the combination of hydroxychloroquine and azithromycin"

 

Nos résultats préliminaires suggèrent aussi un effet de synergie sur la combinaison de l'hydroxychloroquine et de l'azithromycine.

 

Citation

"As for each treatment, the cost benefits of the risk should be evaluated individually. Further studies on this combination are needed"

 

Comme pour chaque traitement, le rapport bénéfice/risque doit être évalué individuellement. De plus amples recherches sont nécessaires 

 

Citation

"The cause of failure for hydroxychloroquine treatment should be investigated"

 

La cause de l'échec du traitement [on rappelle que seule la moitié à présenté des tests négatifs au virus] à l'hydroxychloroquine doit être étudiée.

 

Citation

"Our study has some limitations including a small sample size, limited long-term outcome follow-up, and dropout of six patients from the study"

 

Notre étude a des limitations qui inclue la petite taille de l'échantillon [le nombre de patients], une durée limitée dans le temps, et le départ de 6 patients hors de l'étude.

 

Inutile de critiquer l'étude puisque les scientifiques qui l'ont faite reconnaissent ses faiblesses, comme le ferait n'importe quel scientifique de n'importe quel domaine. L'étude donne une piste de recherche concernant les traitements à la chloroquine, plus qu'a faire plus de tests cliniques pour in fine déterminer si le traitement est bon comme c'est expliqué dans l'étude, c'est aussi simple que cela. Alors quel est le problème ?

 

 

L'erreur d'un scientifique et la réminiscence de la pseudo-science

L'obstination de Raoult

Dans un article du 22 mars dernier, le journal Le Parisien rapporte les paroles du professeur marseillais :

Citation

"Le Pr Raoult juge « immoral » d’attendre pour l’administrer et affirme qu’il se « fiche » qu’un essai clinique soit lancé."

Ce même professeur qui, quelques semaines auparavant, encourageait les scientifiques chinois à faire plus de tests pour déterminer si la chloroquine est effectivement efficace, a désormais une opinion tranchée sur la base de seulement 6 patients, et souhaite ainsi appliquer son remède le plus rapidement possible. On l'a dit plus haut, c'est le travail du scientifique que de juger et de se fier correctement ou non aux différentes études.

C'est donc une grave erreur méthodologique et déontologique, c'est la raison pour laquelle le reste de la communauté scientifique a vivement critiqué le professeur Raoult sur ce point.

Comment a-t-il pu changer aussi radicalement de mode de pensée par rapport à la conclusion de sa propre étude ? L'explosion de son ego ? La célébrité qui lui monte à la tête ? Nous n'avons pas la réponse, présumer et affirmer quoi que ce soit sur ce point serait diffamatoire.

 

Raoult s'enfonce dans un autre article du Parisien :

Citation

"Si l’on devait appliquer la règle des méthodologistes actuels il faudrait refaire une étude sur l’intérêt des parachutes: prendre 1000 personnes, la moitié avec des parachutes, l’autre sans, et compter les morts."

Ici il fait une comparaison plus que mauvaise entre deux domaines complètements différents : une étude médicale ne se fait absolument pas de la même manière qu'une étude technologique. En outre, pas un instant Raoult ne se remet  en question. Un argument foireux qui fait beaucoup penser au genre qu'il peut employer lorsqu'il parle de climat. De plus, le mort dans son étude, lui il ne l'a certes pas compté c'est sur...

 

Outre la méthodologie, pour ceux qui préfèrent des choses concrètes, rappelez vous de tous les risques d'effets secondaires liés à la chloroquine dans les maladies autres que le paludisme. Par ailleurs dites vous aussi que le professeur Raoult préconise une posologie de 500 mg deux fois par jour, ce qui fait 1g par jour ; doit-je rappeler que la dose toxique de l'hydroxychloroquine est de 2g chez l'adulte ? Raoult a lui-même confié à Sciences et Avenir que "Toutefois, 500 mg deux fois par jour est certes une dose importante".

Encore une fois il est question d'être scientifique, cela ne veut pas dire que le traitement à la chloroquine est dangereux, cela veut dire qu'on ne sait absolument rien sur ce traitement et que les risques, s'il y en a, ne sont absolument pas identifiés.

 

Le ministre de la santé Olivier Véran a tenu à rappeler aux journaliste présents au point presse une leçon de science (lien de la vidéo:

Citation

"L'histoire des maladies infectieuses est peuplée de fausses bonnes nouvelles, est peuplée de déceptions et parfois de prises de risques inconsidérées"

"[...] mais je ne serai pas le ministre de la santé qui empêchera la recherche de se faire. [...] Attendons, regardons si nous avons suffisamment d'études scientifiques, suffisamment de données cliniques"

 

Olivier Véran a d'ailleurs rappelé qu'il travaillait étroitement avec le professeur Raoult et le reste de la communauté scientifique.

Le professeur Raoult et ses équipes travaillent sur les essais cliniques nécessaires désormais. Alexandre Bleibtreu, que l'on a déjà évoqué, travaille lui aussi en collaboration avec les équipes du professeur Raoult, et rappelle à son tour que les tests doivent être faits et sont en train d'être faits, et qu'aucun médecin ne prendra la décision d'appliquer le traitement basé sur une telle étude.

En l’occurrence, de larges tests cliniques sont en cours à l'échelle européenne ; ils ont pour but de tester spécifiquement 4 solutions, dont une concernant les traitements à base de chloroquine. Du coté scientifique tout semble suivre alors le cours normal des choses : les tests vont êtres faits, si la chloroquine se révèle concluante le remède sera distribué, dans le cas contraire il ne le sera pas ; si au contraire un autre remède est trouvé alors c'est lui qui sera distribué, tout simplement. Par exemple, entre autres, le Canada travaille sur un traitement à base de colchicine (sur 6000 participants juste pour comparer).

Les autres tests en cours sur les différentes possibilités de remèdes ont été recensé par Sciences et Avenir dans cet article.

La communauté scientifique a d'ailleurs critiqué de la même manière les laboratoires comme Sanofi qui proposaient déjà de fournir de la chloroquine pour soigner des centaines de milliers de patients, rappelant alors, à l'image du ministre, que c'est une bonne chose que tout soit prêt dans le cas ou la chloroquine se révèle efficace, mais que c'est inutile tant qu'on ne sait rien, et qu'il ne faut donc pas se précipiter.

 

L'engouement à outrance

Nous entrons dans la partie centrale de l'article.

Dès lors que l'on évoque une pandémie mondiale, les gens paniquent, c'est un fait. L'immaturité, l'irresponsabilité, la crédulité et la bêtise de certaines personnes ne sont plus à prouver pendant cet événement. Cette même panique qui provoque impulsivement l'achat de dizaines de kilos entiers de papier toilette, permet d'entrevoir  ce qu'il se passe pour la chloroquine.

Que ce soit à l'échelle populaire ou à l'échelle du président des USA, le monde a crié Hourra! à la chloroquine. Mais si cet article est aussi long, c'est qu'il n'a pas suffi que la communauté scientifique rappelle que l'étude n'est pas concluante et qu'il faut faire plus d'essais cliniques, cela aurait été bien trop simple...

Non au contraire, ça a été la naissance et la germination, sous le coup de toute cette panique et de cet engouement trop soudain, de bon nombre d'idées pseudo-scientifiques et complotistes, qui n'ont alors fait qu'envenimer le débat qui aurait pu s'arrêter là.

Et dans tout cela on observe toujours les mêmes cas d'école bien que ce soit inédit sur certains aspects. J'ai parcouru le net à la quête des réactions des gens et des arguments qu'ils avancent, nous allons étudier, analyser et répondre à ces arguments classiques, au regard du reste de l'article ci-dessus.

 

 

Nouveau coronavirus et nouveau complotisme

Les arguments récurrents

Vous l'aurez compris, le plus grave dans cet affaire est la prise de risque énorme, à l'encontre des principes mêmes de la science qu'engendrerait l'application du traitement du professeur Raoult.

 

Le premier argument est donc l'évocation des effets secondaires, et ainsi le contre-argument le plus populaire est :

"Non mais moi j'en ai toujours pris de la chloroquine j'ai jamais rien eu"

C'est un cas d'école, l'argument fallacieux est facile, et la réponse l'est tout autant : depuis quand un résultat positif sur une personne est concluant ? Les scientifiques râlent déjà pour des résultats sur une vingtaine de personnes alors c'est pas pour qu'un illustre inconnu argumente sur sa propre expérience personnelle.

De plus, les gens qui ont "toujours pris de la chloroquine et qui n'ont jamais rien eu" ont été traités  pour le paludisme, et en effet l'efficacité de la chloroquine sur le paludisme n'est plus à prouver. Rappelons-leur, si ce n'est pas déjà évident, qu'il n'y a aucune raison que le traitement fonctionne sur la Covid-19 sous prétexte qu'il marche sur le paludisme.

 

Cependant, quand on rappelle que l'expérience personnelle n'est pas quelque chose sur laquelle on peut se fier on a droit à :

"Mais il n'y a pas que moi, je connais plein de gens aussi qui n'ont jamais eu de problèmes"

ou encore sa variante

"La chloroquine est un des médicaments les plus utilisés dans le monde, ça se saurait si c'était dangereux"

C'est l'un des sophismes les plus courants, l'appel au nombre. Ce n'est évidemment pas plus pertinent que le précédent argument, d'une part parce que cela s'applique de la même manière au paludisme, et d'autre part parce que si à la limite l'expérience personnelle peut être analysée correctement, faire appel à "des autres" et à "plein d'amis" ne rend l'argument que plus flou et que moins crédible, et bien sûr beaucoup moins fiable que ce qu'il ne l'était déjà.

De plus ce même appel à la tradition ("on fait déjà comme cela pourquoi changer ?") est dangereux dans ce cas. Les médicaments anti-inflammatoires sont aussi parmi les plus répandus dans le monde, à la différence que dans le cas de la Covid-19, et du fait de la propriété" immunosuppresseur" de ces médicaments, l'ingestion d'un anti-inflammatoire en étant infecté vous envoie tout droit en soins intensifs. Pourtant ça marche bien dans le cas d'autres maladies, tiens donc...

La fièvre est un des symptômes de la Covid-19. Imaginez-vous ce que cela aurait donné si pour combattre la fièvre tout le monde aurait pris des anti-inflammatoires parce que "d'habitude ça combat la fièvre" ? Imaginez-vous les conséquences si la science s'était reposée sur le simple fait que ça fonctionne sur d'autres maladies, et n'avait pas fait les tests nécessaires pour découvrir cet effet néfaste des anti-inflammatoires ? Imaginez-vous les conséquences si la science avait appliqué la méthodologie du professeur Raoult ?

 

Ce qui est étrange, c'est que parmi cette population de personnes qui utilisent de tels arguments, on retrouve toute la communauté des défenseurs des médecines parallèles. Rappelons que l'un des credo de cette communauté est d'appliquer le principe de précaution vis-à-vis de toute l'industrie pharmaceutique.

Donc ces gens ne veulent pas d' un médicament reconnu et assuré par toutes les études scientifiques et cliniques nécessaires ; ils n'en veulent pas et préconisent au contraire l'utilisation de techniques et remèdes pseudo-scientifiques qui n'ont jamais été prouvés ; pourtant un remède (fabriqué par la même industrie pharmaceutique) basé sur 6 personnes provoque l'engouement immédiat de ces personnes… Il y a donc là une incongruité notable.

 

Nous ne sommes pas encore entrés dans le vrai complotisme, mais on a déjà des exemples clairs de la mentalité complotiste et pseudo-scientifique : la volonté inébranlable et le devoir d'aller à contre-courant, peu importe la logique derrière. Ainsi l'on voit, comme on l'a évoqué ci-dessus, ceux qui crachaient hier de peur sur l'industrie pharmaceutique encenser un de ses produits aujourd'hui.

 

Revenons dans un cas plus général. Il n'y a pourtant aucunement besoin d'être scientifique pour comprendre qu'un essai sur une vingtaine de personnes ce n'est clairement pas assez et que c'est possible qu'un scientifique, aussi reconnu soit-il puisse faire une erreur ; mais certains vont vous rétorquer :

"Comment toi, un inconnu sur internet peut critiquer l'un des meilleurs infectiologues du monde ?"

"Qui êtes vous pour critiquer un professeur de médecine et directeur d'un IHU ?"

Évidemment c'est tout l'art de l'argument d'autorité : c'est un scientifique, un grand spécialiste alors il est inébranlable. Certes très peu ont les capacités intellectuelles d'attaquer le professeur Raoult sur le sujet de l'épidémiologie. Personne ne le fait d'ailleurs, puisque qu'encore une fois il n'est pas nécessaire d'être scientifique pour déceler une telle erreur de méthodologie.

Il est encore plus simple de rappeler à ces gens que ce ne sont pas nous, petits inconnus qui critiquons la méthodologie de Raoult, mais le reste de la communauté scientifique en médecine et en infectiologie. Il est intéressant de voir qu'une fois que des gens, pris de panique ou autre, une fois ancrés dans leur idées sont incapables de reconnaître l'autorité des autres scientifiques qui critiquent Raoult (qui sont tout aussi compétents que lui, bien que moins célèbres) de la même manière qu'ils reconnaissent l'autorité de ce dernier.

 

Enfin l'argument qui est peut-être le plus répandu, et parmi tout cela peut-être le plus convenable :

"Je préfère prendre le risque de me soigner à la chloroquine que ne pas me soigner du tout"

Il est difficilement attaquable car il implique la notion de choix individuel. Nous avons vu à travers cet article les dangers et les risques que ces personnes accepteraient de prendre. Sauf que cela n'implique pas qu'eux, la responsabilité se reporte alors sur les médecins qui acceptent de leur prescrire la chloroquine. Les hôpitaux eux-même commencent à distribuer le médicament d'une part dans un but de test (ce qui est la chose à faire), et d'autre part à titre compassionnel.

Dans l'analogie du parachute énoncée plus haut, les gens rétorquent préférer sauter avec un parachute mal testé plutôt que sans parachute. Ceci confirme le caractère fallacieux de cette analogie. On devrait la poser ainsi :

 

Préférez-vous sauter avec un parachute mal testé qui pourrait peut-être vous électrocuter avant de toucher le sol ? Ou sauter sans parachute et faire confiance à votre moniteur de parachutisme qui vous rattrapera en plein vol avec un parachute parfaitement fonctionnel et qui vous fera atterrir en douceur ?

 

Le complotisme

Mettons les pieds dans le plat, si les précédents arguments peuvent paraître compréhensibles et avec une certaine logique, entrons maintenant dans le complotisme dans ce qu'il a de plus dur.

Encore une fois nous voyons un cas d'école. L'appel à la censure académique. Raoult serait victime de censure et le reste de la science académique voudrait le faire taire. Il y aurait plusieurs raisons, la plus commune étant que son traitement est très peu coûteux (ce qui est le cas) et que l'industrie pharmaceutique chercherait à le faire taire pour privilégier les traitements coûteux qui leur rapporteraient alors plus d'argent, principe du lobbying. Ainsi certains vont jusqu'à qualifier Raoult de véritable Héros qui se bat contre la censure.

 

Par où commencer ? Peut-être par le fait que le traitement à la chloroquine comme on l'a évoqué est fabriqué par cette même industrie pharmaceutique, et que Sanofi lui-même, troisième leader mondial du médicament, s'est proposé de fournir des millions de doses de Plaquenil au vu de l'étude du professeur Raoult.

Donc ils soutiennent l'étude de Raoult... pour mieux le censurer par la suite... ou alors c'est une ruse pour... non ne cherchons plus.

Pour compléter, une variante de cette théorie du complot dénonce que le gouvernement fait tout pour empêcher la chloroquine... Doit-on rappeler là aussi que les tests cliniques que tout le monde réclame sont en cours ?

 

L'argument de la censure académique est récurrent dans bon nombre de domaines en sciences, et fera l'objet d'un autre article spécifique. Il consiste en bref à dire que les scientifiques qui ne pensent pas comme tout le monde seraient censurés. La véritable raison est qu'ils ne font pas leur travail, en refusant notamment plus d'études quand leur pairs dénoncent le manque de sérieux. Je peux vous assurer que si on virait les scientifiques dès qu'il y a un désaccord au niveau des idées, des opinions et des théories au sein de la communauté il ne resterai plus grand monde.

 

Déjà en ce moment, Raoult est élevé au rang quasi religieux par bon nombre de personnes ! Il est ainsi comparé au "Messie", à un "Guide pour le peuple", à un "Phare dans la Nuit", pour reprendre les mots que j'ai aperçu sur les réseaux sociaux.

 

J'ai pu lire aussi le fait que le professeur Raoult dérange car il est trop en avance, et que notre science est trop archaïque pour reconnaître son génie. C'est évident, c'est l'un des meilleurs infectiologues du monde reconnu par tous ses pairs, mais la science ne reconnaît pas son talent.

 

Pour terminer sur les théories complotistes, notez bien ce qu'il se passera dans les deux cas suivants possibles : Soit d'une part, la chloroquine se révèle inefficace et/ou trop dangereuse, le traitement ne sera pas choisi, et le professeur Raoult comprendra, je l'espère, en bon scientifique, que son idée était une bonne piste mais non fiable. Cela n'empêchera pas les complotistes de crier au complot.

Soit d'autre part l'efficacité de la chloroquine est avérée et le professeur Raoult sera alors considéré comme un héros et on aura le droit à "on vous l'avait bien dit" alors qu'il n'a jamais été question de réfuter de but en blanc l'efficacité de la chloroquine et que cela ne change rien à l'erreur grave qu'il commet en voulant sauter les étapes. En cas d'efficacité, la science, elle, retiendra la communauté scientifique qui a réagi pour faire respecter la méthodologie scientifique.

 

Ceci nous permet d'aborder un aspect récurrent de la psychologie complotiste : le fait de se braquer en se persuadant que l'autre est forcément contre notre pensée, cela mène aux extravagances que l'on a évoquées. C'est le schéma récurrent du débat "pour" vs "pas contre" qui est transformé en "pour" vs "contre" systématiquement.

Il est alors important de rappeler que la communauté scientifique qui est contre le comportement du Pr Raoult n'est pas contre la chloroquine, et n'importe quel médecin aussi critique soit-il envers le professeur a pour plus profond souhait que la chloroquine se révèle curative !

 

Conclusion

L'engouement inutile autour de la chloroquine nous a donc offert de bons exemples de psychologie complotiste ; des gens qui, pour diverses raisons restent complètement bloqués sur une première idée, une première opinion. Les arguments fallacieux de manière générale vont bon train pour défendre à outrance la chloroquine et l'attitude du professeur Raoult.

La science continue et continuera de faire son travail, et cela comprend aussi les discussion et débats internes au sein de la communauté scientifique. La chloroquine sera bien évidemment distribuée comme traitement si les études en cours se révèlent concluantes. En tant que scientifique bien évidemment je souhaite que le professeur Raoult ait raison dans le fond (il demeurera indéfendable dans la forme), mais nous devons attendre que la science fasse son travail, correctement.

Enfin pour conclure j'aborde un dernier argument très souvent utilisé :

"D'accord il faut faire des tests, mais on n'a pas le temps"

En effet la science fonctionne moins bien dans l'urgence, mais cela reste faux. Comme l'aime à rappeler Didier Raoult lui-même, "un virus comme le SARS-CoV-2 ne mérite pas que l'on panique". Les mesures sanitaires suffisent amplement, l'humanité n'est pas sur le point de s'éteindre, il y a largement le temps d'avoir un remède fiable et beaucoup plus efficace plutôt qu'un remède à la "mieux que rien" et plus qu'incertain.

 

 

 


POUR EN SAVOIR PLUS :

 

Une publication scientifique sur l'état de la recherche concernant la chloroquine sur le sars-cov-2 :

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WWW.SCIENCEDIRECT.COM

Recent publications have brought attention to the possible benefit of chloroquine, a broadly used antimalarial drug, in the treatment of patients infe…

 

Une autre publication scientifique chinoise in vivo sur la chloroquine, dont la conclusion est... qu'on ne peut pas conclure :

 

 

Des articles de presse :

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WWW.POURQUOIDOCTEUR.FR

La chloroquine, molécule utilisée dans le traitement du paludisme, a donné des résultats encourageants lors d'études pour traiter le coronavirus. Il est toutefois encore un peu trop tôt pour s'emballer. .

 

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WWW.SCIENCESETAVENIR.FR

Le point sur le traitement de chloroquine contre Covid-19, les essais en cours et la position du Haut Conseil de la santé publique

 

 

L'interview d'Alexandre Bleibtreu sur RTL, très instructive. Il adopte une façon de parler qui fait honneur à la profession scientifique.

 

Un article très intéressant sur Didier Raoult et sa personalité

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Ce scientifique controversé est à la tête du plus grand centre dédié aux maladies infectieuses en France, à Marseille. On lui doit la découverte des premiers virus géants et récemment une étude sur le traitement à...

 

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